Maman

 

1995, la nuit du vingt-cinq août

je repense à ma mère:

c'est son anniversaire.

 

Il y a soixante-dix-neuf ans, pendant la guerre,

en Belgique, dans un village de mineurs de charbon,

du Borinage, une petite fille est née.

Elle est morte

soixante-dix-sept années plus tard.

 

Elle était tombée amoureuse d'un collégien

qui est parti à la guerre, une autre guerre,

et qui est revenu, cinq ans plus tard,

pour lui faire quatre enfants.

 

J'ai revu cet été ma soeur

et nous avons parlé

de notre enfance

de nos enfants

et de notre père

mais nous n'avons pas parlé

de notre mère.

 

J'ai pris avec ma plume, un verre de rhum blanc

car instinctivement

je sens que le sujet

est tabou.

 

Qui donc est cette femme

qui ne porte pour nom

pour l'époux, pour les fils, pour les filles,

qu'un surnom de maman ?

 

Maman devient un mot.

C'est comme une façade

érigée par le temps sur un monde inconnu.

Derrière le scaphandre, un être humain respire.

Une fille, une femme, une chair, un esprit,

sont masqués par un mythe, et il est interdit

de dévoiler la vierge aux quatre enfants chéris. 

Qui donc est cette fille dont héritent mes filles ?

Quel sens avait sa vie à vingt ou quarante ans ?

 

Depuis la nuit des temps et pour l'éternité,

pour prolonger la vie et faire un lendemain

les femmes ont porté les enfants, et leurs mains

ont pétri la pitance et servi l'être humain.

Doit-on rien que pour ça les appeler mamans ?

 

Quel est cet être étrange encore que fort simple

qui fit de son amour un devoir impérieux ?

Qui craignait le jugement et des gens et de Dieu.

Et qui fit comme il faut chaque jour de sa vie

la tâche d'être mère ?

Qui donc est cette Claire ?

 


© Albert Davoine. Poèmes 6-627. Le 25 août 1995.

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