Arrêter pour avancer

Il est paradoxal de constater qu'on avance mieux quand on s'arrête. La course en avant ou de tous côtés ne mène souvent nulle part.

Vous dirigez une entreprise qui se débat dans le marché international actuel. Vous travaillez soixante heures et plus par semaine, vous assistez à des tas de réunions et recevez l'avis d'une pléiade de consultants fournis par la maison mère américaine. Vous téléphonez en marchant et même en conduisant votre voiture. Votre itinéraire est très précis : vous suivez à la lettre votre plan directeur, les yeux rivés au tableau de bord. Ça roule chez vous sur quatre roues, à cent kilomètres à l'heure.

Mais vous n'êtes pas heureux à cent pour cent... Depuis que cette maudite bronchite vous a cloué au lit quelques jours, et que l'entreprise n'a pas fait faillite durant votre absence, vous vous sentez parfois inutile et vous masquez ce sentiment en vous rendant indispensable, partout, tout le temps, de préférence en dehors de l'entreprise. En conséquence, l'entreprise que vous dirigez n'a plus de directeur, elle a bien un plan directeur et un directeur qui la laissée en plan... L'homme a cédé sa place au mythe et au dogme du plan stratégique...

L'illusion vient du fait que, parce que vous avez un plan, vous croyez savoir où vous allez ; or vous avez un plan, un but, mais pas de sens. Votre seule ligne de conduite est une ligne horizontale, au bas de votre bilan financier. Alors, vous réorganisez vos tâches les unes à la suite des autres, en séquence linéaire, et vous passez le plus clair de votre temps de réflexion à les réarranger comme des chaussettes sur une corde à linge. Vous appelez cela du repositionnement ou de la réingénierie ou d'un autre mot ridicule à la mode bureaucratique. Votre conduite est dictée par votre logique spéculative assortie de vos soi-disant principes de saine gestion d'administrateur. Vous agissez, dites-vous, de façon rationnelle, scientifique et politiquement acceptable, et pourtant, tout se bouscule dans votre agenda et dans votre tête : le plan d'action stratégique, la gestion de votre carrière, votre vie privée et surtout le profit à court terme. Vous n'osez pas prononcer le mot fatigue.

Mais, au fond, vous avez pu constater récemment que l'avenir qui brillait au fond de la boule de cristal n'était en réalité que l'éclat d'une lumière oblique sur une fêlure plus profonde : les marchés s'ouvrent mais votre part rétrécit, la bourse a plongé et quelques grands noms prestigieux ont été effacés ou couverts de graffitis accusateurs. Et vous essayez de survivre et de vous sécuriser en vous accrochant aux recettes connues : le travail acharné, la rigueur de gestion et la défense à tout prix du drapeau, de l'image. Il vous reste encore cependant assez de lucidité pour entrevoir que la mondialisation des exclus est aussi redoutable que la mondialisation des échanges commerciaux. Vous n'osez pas prononcer le mot panique.

Cette fuite en avant fait que vous dormez mal, qu'on s'engueule dans vos réunions, que les messages ne passent pas et qu'on réorganise encore une fois les chaussettes sur la corde à linge. Et, ce qui est plus grave encore, dans la mêlée, vous avez perdu le sens de l'humour. Vous n'osez pas prononcer le mot désespoir.

Le sourire fait pourtant renaître l'espoir, et le sens de l'humour est le symptôme de l'équilibre mental, de la capacité de relativiser les choses, de prendre du recul et d'être indulgent envers soi et envers les autres.

Ce sens de l'humour n'est donné qu'à ceux qui ont le sens de l'amour, à ceux qui ont conservé la passion, le goût viscéral de quelque chose de beau, de vrai, de généreux. Ceux et celles qui ont encore au ventre, ce cœur plein de folies. Ceux qui connaissent aussi intimement l'être humain qu'ils habitent, et ceux qui de surcroît savent tendre la main et veiller un enfant. Ceux et celles qui reconnaissent le parfum suave de l'amitié. Ceux qui vivent pour vivre et non pas pour survivre.

Un plan d'affaires, un plan d'actions prioritaires, se dessine à partir du sens que nous donnons à notre vie et à notre entreprise, il s'échafaude au besoin avec une structure souple et vivante et il se traduit, et c'est là son test de vérité, par des pratiques quotidiennes profitables et valorisantes, humanisantes, pour chaque client, pour chaque employé, pour l'entreprise et pour la communauté.

Le plan d'entreprise a des chances de réussite quand il est le fruit des entrailles du chef et de son équipe. Mais qu'avons-nous dans le ventre et que nous reste-t-il dans l'âme ? Est-ce le désir de vivre et de partager ou la peur de mourir seul mais riche ?

Arrêtez-vous donc maintenant ! Débranchez votre téléphone, rangez votre auto sur le bord de la route et allez donc vous promener pour contempler les bleuets inutiles dans les champs de blé ou pour faire des ronds dans l'eau ! Marchez seul quelques pas, faites silence une minute, une heure, une journée, une année s'il le faut. Pleurez, si vous en avez le courage. Respirez gratuitement le vent frais et rentrez avec le sourire, monsieur le président... Revenez faire votre travail, celui d'être un chef présent et rassurant, un homme au service des autres.


©Albert Davoine. LR1992-02

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