Je n'ai pas le temps d'attendre

Le minestrone commençait à refroidir dans les assiettes et ils étaient toujours en pleine discussion. L'homme d'action et l'homme de réflexion parlaient de la nécessité d'attendre.

On se serait cru dans un recoin obscur d'une hostellerie moyenâgeuse où deux pèlerins de rencontre se disputaient sur les vertus comparatives de la méditation et de l'action. Le rouge flamboyant chasserait les Sarrasins à coups d'épée, le noir hiératique patienterait jusqu'à l'épuisement pour les convaincre de se rallier.

Le noir disait : " Mais tu n'as pas le temps. Tu ne possèdes jamais le temps. C'est le temps qui te gouverne, il ne se compte pas, tu ne peux pas le prendre, le mettre en banque comme tes sous. L'action que tu entreprends avant le temps, n'est que l'expression de ton impuissance à te servir du temps en ta faveur, à vivre un délai."

La serveuse du restaurant les rappela à l'ordre en s'avançant prudemment pour s'enquérir des suites à donner à l'ordonnancement du repas. Ce qui les plongea dans un profond silence libérateur, ponctué de remarques rabelaisiennes sur le menu.

Le rouge reprit : " Tu es un sage, mais moi je ressens la nécessité d'agir comme une mission. J'ai certains pouvoirs dans ma société et je dois aller de l'avant, je ne peux pas me permettre d'attendre que les autres, que les clients ou le personnel décident à ma place."

Le noir hocha la tête : " C'est bien de cela qu'il s'agit : tu as peur de perdre une once de ce que tu crois être ton pouvoir. Sais-tu qu'en haut de la pyramide, tu as beaucoup de vision, d'autorité, mais très peu de pouvoir. As-tu déjà songé à déplacer une pyramide d'un pouce en te tenant debout au sommet ? Plus la pyramide est imposante, plus cela prend de milliers de porteurs marchant au même rythme dans la même direction. Qu'un seul de ces obscurs soldats sans grade se révolte, trébuche ou s'asseye, et toute la cohorte s'abat comme un château de cartes. Que ton préposé aux expéditions colle mal une étiquette, et c'est ta fameuse politique de qualité totale qui sombre dans le ridicule. Tu as l'autorité, lui a le pouvoir. Tu ne peux pas faire autrement que d'attendre, jusqu'à l'épuisement, pour le convaincre du sens de ta démarche et le rallier à toi."

Certaines moules à la poulette étaient rebelles. Ils ont dû utiliser la force plutôt que la persuasion pour les faire sortir de leur coquille, et se délecter de leur chair tendre et juteuse, après leur avoir fait faire trempette dans cette sauce pantagruélique, en alternance avec le pain portugais.

Le rouge en convint : " C'est vrai que c'est plus facile de les laisser mijoter à petit feu, et d'attendre qu'elles s'ouvrent d'elles-mêmes. Mais quand tu n'as rien qu'une heure pour dîner..."

Le noir répliqua : " Alors pourquoi as-tu commandé des moules ? "

Nous confondons souvent décision et action. Quelle force intérieure, quelle énergie ne faut-il pas déployer pour vivre un délai quand le prochain pas est celui de l'autre?

Comment vivre ce délai ? En pratiquant la vertu d'espérance, cette force qui nous reste quand la foi aveugle hésite face à la lumière vacillante de la connaissance. Mais il n'y a pas d'espérance sans amour : sans ce regard de respect ni ce geste de sollicitude à l'égard de l'autre, sans ce regard indulgent sur nos propres limites.

C'est là un autre paradoxe de la philosophie et de la gestion : on ne peut rien faire de sérieux sans réflexion ni patience, et les grands espoirs se réalisent par une infinité de tout petits gestes posés maintenant.


©Albert Davoine : LR1990-10

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