Désirer ce qu'on a déjà

Vous êtes restés silencieux durant cet été. Trop silencieux ? Sans doute est-ce votre façon de faire le vide pour mieux faire le plein ? Ou est-ce encore cette pudeur attentive qui vous fait reculer, pour regarder les autres, et respecter leur liberté de décider ou de ne pas décider ?

Vous avez assisté à ce fameux séminaire de gestion du changement à Montréal, et vous en êtes ressorti perplexe. Les réponses sont bien connues : le changement est une aventure, un cheminement personnel en profondeur, fruit d'une insatisfaction présente. Le changement est à la fois la cause, le processus, la solution et l'objectif. Il ne manque rien, tout y est, tout a été dit. Avez-vous compris ?

Autrement dit, le changement c'est la vie. Et on tente d'expliquer la vie, celle de la personne et celle de l'entreprise, dans un séminaire sur le changement. Comme dans ce tableau où l'aveugle guide un autre aveugle, l'homme explique à l'homme ce que l'homme ne s'explique pas. Et on tourne en rond, on revient au point de départ. Parti de zéro, on croit atteindre l'infini. Est-ce par ironie que les mathématiciens symbolisent l'infini par ces deux zéros accolés et couchés ?

La poursuite de la vérité se fait dans le désert, dans cet espace infini et dépouillé où nos points de repères habituels et sécurisants n'existent plus. Nous y traçons notre propre route et, en n'y prenant pas garde, nous risquons de dévier légèrement et de retomber à la longue sur notre propre trace, renforçant notre conviction d'être sur la bonne route, sur un chemin tracé, déjà bien fréquenté. Nous nous contentons des réponses que nous possédons et nous recherchons encore les mêmes réponses.

Mais la vérité, me disait un inspecteur de la police criminelle, la vérité n'est pas dans les réponses, mais bien dans le cheminement des questions.

Une façon d'éviter le piège du changement, c'est de désirer ce que nous avons déjà. Le changement devient un mirage quand nous désirons avoir plus. Posséder. Plus d'argent, plus de pouvoir, plus de savoir, plus d'amis, plus de n'importe quoi que nous accumulons comme un rempart pour nous protéger de l'angoisse de notre propre mort, de la peur du néant. Nous devenons avec le temps prisonnier de tellement de pouvoir impossible à exercer, que nous sommes possédés par ce que nous possédons. Notre pouvoir et notre science ne sont plus que l'armure de notre impuissance et de notre ignorance.

Le mirage c'est cela : nous nous bâtissons un château dans le désert et, quand nous nous y croyons enfin rendus, il n'y a plus rien que le vent.

Mais parfois dans ce désert, si vous prenez le temps de regarder, pas trop loin de vous, il y a un bédouin assis près d'une source, et qui attend. Est-il arrivé avant vous, ou vous a-t-il suivi jusque là ? Vous ne l'aviez pas remarqué auparavant, obnubilé par votre mirage. Il attend en silence, le regard serein qui se perd sur quelques ronds dans l'eau...

Bédouin ou Samaritaine, c'est un être humain rendu au même point que vous. Si vous vous asseyez, en silence, à proximité, pour faire vous aussi quelques ronds dans l'eau, peut-être vos regards se croiseront-ils avec un certain sourire. Et avec un peu de patience, vous vous lèverez pour repartir.

Repartir ? Dans quelle direction va-t-on quand on est en plein désert ? Faut-il marcher vers le Soleil ou vers la Lune ? Les physiciens et les bergers savent depuis longtemps que les astres du ciel voyagent eux aussi, ils apparaissent et ils disparaissent.

Allez donc n'importe où, mais allez-y ensemble. Faites donc n'importe quel changement dans l'entreprise, mais ne faites rien sans amitié, sans amour. Le reste n'est encore qu'un mirage.


©Albert Davoine : LR1990-09

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