L'esprit déformé

"Je fais de la formation, pas de l'éducation!" : c'est ce que m'a affirmé péremptoirement une directrice d'école professionnelle à qui j'avais osé suggérer que nous devions aussi parfois montrer les bonnes manières aux élèves. Notre docte personnage, courroucé par l'appel téléphonique d'un industriel qui se plaignait du comportement d'un stagiaire, s'en prenait à la mauvaise éducation familiale de ce dernier : "Je ne suis pas payée pour faire ce qui n'a pas été fait dans sa famille! Moi, je fais de la formation professionnelle et je dirige des stages." Son discours véhément était assorti d'un inventaire non exhaustif et néanmoins débordant de toutes les tâches et des tuiles qui lui tombaient sur le dos de toutes parts. Cela dit, évidemment, entre-temps, elle n'avait pas jugé bon d'entendre la version du stagiaire...

Former et diriger. C'est bien ce que font toutes les institutions structurées depuis que les hommes s'arrogent le droit de prêcher leur vérité et de l'imposer aux autres. Les nouvelles églises ainsi réformées que sont devenues nos écoles, n'échappent pas à ce piège du savoir et du pouvoir. Nos entreprises et nos institutions publiques, quant à elles, sont déjà devenues des temples sacrés du dogmatisme à la mode avec l'aide précieuse de l'obscurantisme bureaucratique.

Le piège du savoir, c'est de tomber dans la facilité de la solution toute faite aux questions de l'autre, quand on lui permet encore d'en poser. Le piège du pouvoir, c'est de croire qu'on peut apprivoiser l'autre en maintenant ses distances et en lui jetant du pain, des jeux, des formulaires, des dogmes ou des ordres, alors que la seule manière valable et efficace de changer avec l'autre c'est d'être présent, en silence, de le regarder avec respect et d'essayer un sourire de complicité. La société étant constituée de façon nucléaire de moi et de l'autre, c'est comme cela qu'on arrivera à la changer.

L'humanité a appris à croire, à dire et à faire. Il nous faudrait peut-être réapprendre aussi à penser, à écouter et à agir.

Quelqu'un m'a dit un jour que j'avais l'esprit déformé. Sur le coup, cela m'a inquiété. Mais le lendemain, un autre m'a dit que j'avais l'esprit pratique. Pourquoi ces deux sons de cloche si rapprochés? Et si ce n'était qu'un seul et même message?

Avoir l'esprit pratique, précisait cet ami, c'est pouvoir oublier un moment la théorie apprise et l'expérience à raconter et se taire pour écouter le sens de la question de l'autre. C'est ensuite inventer, réinventer le simple mot qui amorcera chez lui la solution à son problème. En général, cette manière de diriger est opérationnelle à court terme et moins fatigante à long terme.

Être pratique, c'est être capable de sortir des dogmes, des idées reçues et des formes de pensée, pour s'intéresser à l'instant présent aux vrais besoins de l'autre et à la manière de l'amener à sourire. Car l'esprit est la levure de l'être humain : pétrissez et cuisinez la pâte, elle se développera et débordera généreusement de son moule, de ses formes. C'est cela, avoir l'esprit pratique, mais dé-formé, l'esprit de l'homme libre qui a le courage de remettre en question les idées reçues et capable d'appliquer ici et maintenant ses compétences.

Pour moi, il est rassurant d'avoir l'esprit déformé. Certaines formes actuelles de la société ne me plaisent pas trop. On devrait pouvoir modifier le gabarit, retoucher le moule. Et pour ce faire, pour dé-former, il faut é-duquer, c'est-à-dire littéralement, conduire en dehors.

Pour enseigner et pour diriger, nous devrions peut-être commencer par arrêter, penser et créer le sens. Arrêter de prêcher, et enseigner plutôt par notre présence, par la vérité de nos actes. Comment dire "Souriez aux clients!", sans sourire à la secrétaire? Comment dire "Écoutez-moi!", sans écouter les employés? Comment parler d'organisation et de cohérence quand mon bureau et mon agenda sont un fouillis indescriptible exposé à la vue de tous comme une preuve du non-sens de mes paroles et de mes priorités?

Notre prestigieuse directrice débordée avait sans doute oublié, comme bon nombre d'entre nous à l'occasion (avouons-le), que nous sommes des êtres humains et, en tant que vases communicants, nous ne faisons que naître, recevoir, apprendre, éduquer, donner, aimer et mourir. Nous ne sommes en définitive que l'humble maillon d'une chaîne qui se déroule, un minuscule hyperlien sur une grande toile qui se tisse dans un univers qui aspire à la conscience, au respect, à l'amour.

Le chef, cheville ouvrière de l'attelage de l'avenir, sera essentiellement un éducateur et, pour le devenir, il lui faudra être un passeur d'hommes authentique, conscient de lui-même, capable de rassurer, de libérer les autres et de rendre l'espoir possible par sa seule présence au gouvernail, sur la passerelle et dans la salle des machines, et par l'humble témoignage pratique et quotidien de ses valeurs humaines.

Cliquez ici pour lire les commentaires des lecteurs sur cette lettre.


©Albert Davoine. LR2001-12

Lettres de Relancewww.davoine.ca
Merci de votre visite. Au revoir !