Commentaires des lecteurs sur la Lettre de Relance

L'esprit déformé


De Martin Blais
Professeur émérite de l'Université Laval. Québec.

Quand je relis votre message et que je vois que vous demandez de la lumière à votre " petit comité de lecture ", j'hésite à vous faire parvenir mes humbles réflexions. Votre lettre aurait pu s'en passer : elle était déjà fort intéressante. Mais, puisque vous désirez mon opinion, je vous fais parvenir mes commentaires au cas ou l'un ou l'autre vous serait utile.

Je fais de la formation, pas de l’éducation " (La directrice).
Les mots éducation et formation ne s’excluent pas en français. Pour en prendre conscience, il suffit d’ouvrir le petit Robert au mot éducation : " Mise en œuvre des moyens propres à assurer la formation et le développement d’un être humain. " Si l’on poursuit la lecture, on rencontre les expressions suivantes : éducation professionnelle (fournissant aux jeunes gens la connaissance d’un métier, d’une technique); éducation physique, éducation sexuelle, éducation politique, éducation civique, etc. Nous, nous parlons d’éducation morale.

Le Robert semble faire une distinction entre la formation et le développement humain. Il me semble que l’on pourrait remplacer la conjonction et par ou. Selon moi, former un être humain ou développer un être humain, c’est la même chose. C’est lui faire acquérir des qualités; ces qualités peuvent être physiques ou corporelles, morales, intellectuelles, religieuses (Cf. L’échelle des valeurs humaines). Les qualités intellectuelles appartiennent à l’intelligence spéculative (ordonnée à la recherche de la vérité) ou à l’intelligence pratique, qui dirige le faire (arts, techniques) et l’agir (activité morale). Mais on rencontre parfois le mot faire englobant l’agir. On dit faire l’aumône comme on dit faire un meuble.

… les bonnes manières… "
Elles commencent à s’enseigner dans la famille, mais elles doivent s’enseigner partout où se fait de la formation, et l’on n’a jamais fini de se former. Je dirais, en jargon actuel, que les bonnes manières font partie des " compétences transversales ", c’est-à-dire qui ne sont pas confinées à une discipline; des compétences que toutes les disciplines doivent développer à l’occasion. Par exemple, tout enseignant doit se soucier du français de ses élèves. Il ne doit pas se dire que l’enseignement du français est la responsabilité des seuls profs de français. Il en est ainsi, je pense, des bonnes manières. Certaines bonnes manières sont communes à tous les métiers, à tous les services, mais il y en a de particulières à chaque métier, à chaque service. Certains bonnes manières sont particulières au serveur de restaurant.

… le droit de prêcher leur vérité et de l’imposer aux autres… "
Ceux qui prétendent posséder une parcelle de vérité n’ont pas le droit, mais le devoir de la faire connaître aux autres. Mais il ne faut pas que ce soit leur vérité, mais la vérité. Cependant, il ne faut jamais chercher à l’imposer; il faut la proposer avec humilité, c’est-à-dire être disposé à réviser ses positions si les auditeurs y incitent par leurs questions et leurs objections.

Et ici, je distingue entre le domaine spéculatif et le domaine pratique. Dans le domaine spéculatif, la vérité ne s’impose qu’en faisant l’évidence de ce que l’on dit; on ne peut pas forcer une intelligence à adhérer aux idées que l’on expose. On peut imposer l’étude du marxisme, mais on ne peut pas forcer les étudiants à adhérer aux thèses de Marx. Dans le domaine pratique, c’est différent : on ne peut pas faire l’évidence que tels moyens sont les meilleurs pour atteindre telle fin. Un général d’armée peut imposer son plan de bataille; un chef d’entreprise peut imposer ses méthodes, mais ni l’un ni l’autre ne peuvent forcer leurs subordonnés à penser que leurs plans sont les meilleurs.

L’humanité a appris à croire, à dire et à faire. Il nous faudrait peut-être réapprendre à penser, à écouter et à agir. "

Ces deux phrases m’ont donné du fil à retordre; je ne suis pas à l’aise avec l’enchaînement de ces verbes. Ils évoquent la démarche naturelle de l’intelligence humaine. Voici comment elle se présente à mon esprit. On commence par croire - on n’a pas le choix. Vous connaissez sans doute le texte de Descartes, au début (3e page) de la deuxième partie du Dicours de la méthode : " Pour ce que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes,… " Tout au cours de l’histoire, des penseurs ont noté ce trait de la condition humaine et les conséquences qui en découlent. Au XIIe siècle, Abélard l’a fait au début de son Dialogue entre un philosophe un juif et un chrétien. Augustin a écrit un traité intitulé De l’utilité de croire.
À ce sujet, vous avez de magnifiques textes dans Alain, Philosophie, tome I, p. 260-261. On commence par croire, mais, quand la raison se développe, il est normal qu’on mette en question ses croyances, qu’on les mette en doute au contact des lectures que l’on fait ou des opinions que l’on entend. C’est alors le moment d’écouter ce que les autres ont dit sur l’objet de la question. C’est la méthode qu’a développé Abélard : Sic et non, Oui et Non : les pour d’un côté, les contre de l’autre.
Dans mon esprit, les deux phases citées au début s’intégreraient pour devenir : croire, penser (se poser des questions sur l’objet de sa foi humaine, douter, écouter), faire ou agir - le faire pouvant englober l’agir.

… l’esprit déformé, l’esprit pratique… "
Les jugements portés sur une personne dépendent de celui qui les porte. N’importe qui a l’esprit déformé aux yeux de quelqu’un. Moi, je dis que Jean-Paul II a l’esprit déformé parce qu’il a vécu sous un régime communiste. Il comprend mal la démocratie. Jean-Paul II dirait sans doute que j’ai l’esprit déformé.

Déformé signifie qui a perdu sa forme. En ce sens, on comprend facilement ce que signifie déformé quand on l’applique à un chapeau ou à un soulier : le chapeau ou le soulier ont perdu leur forme première. Appliquée à un esprit, l’épithète revêt une signification moins claire. L’esprit a-t-il déjà eu la bonne forme ou bien ne l’a-t-il jamais eue ? L’éducation peut facilement déformer les esprits. Ces esprits-là, on les dira déformés par rapport à une forme idéale qu’ils auraient dû avoir, selon ceux qui portent le jugement.
L’expression esprit pratique évoque chez moi son pendant l’esprit spéculatif. Le domaine pratique englobe le faire et l’agir, donc l’action concrète. Une personne qui a l’esprit pratique est capable d’appliquer hic et nunc les théories apprises et l’expérience accumulée. À l’école, après avoir expliqué la théorie, on donne des travaux ou des exercices pratiques. On peut avoir l’esprit pratique tout en ayant un esprit déformé… La déformation professionnelle, comme on dit, n’abolit pas le caractère pratique d’un esprit.


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