Réussir une faillite

J'ai rencontré un homme qui avait réussi une faillite. Un diplômé de l'Université, à qui on a dit pendant plus de vingt ans qu'en étudiant longtemps, on devait réussir. Et cet homme a suivi bien scrupuleusement les modèles de gestion enseignés dans les livres, il a écouté religieusement les grands prêtres de la science administrative et il s'est conformé bien sagement à l'image du bon entrepreneur travaillant, dévoué et sûr de lui.

J'ai rencontré un ami qui avait souffert, écroulé sous les dettes de l'édifice qu'il avait bâti, mais aussi blessé dans son orgueil, se retrouvant seul et vulnérable après la désagrégation de la carapace qu'il s'était construite. Quelques années plus tard, il était capable de m'en parler comme d'une réussite.

Il était assis dans mon bureau et, dans son regard fixé sur le mur d'en face, il y avait comme un secret, un plan d'évasion. Il m'a parlé de ses limites, de l'héritage discutable de son enfance, des contraintes que la société lui avait imposées comme des règles du jeu. Et il m'a dit comment il s'était retrouvé seul, ne possédant ni argent, ni carte de crédit, dépouillé de la crédibilité que lui conféraient ses diplômes et son statut social.

Il m'a dit qu'alors, seul et face à face avec lui-même, il avait pour la première fois de sa vie envisagé la mort. Et que cette vision l'avait amené à commencer à réfléchir sur le sens de la vie, le sens de sa vie, le sens de sa vie d'administrateur, de chef d'entreprise.

Il a commencé, dit-il, à réussir sa vie quand il a accepté d'oublier, d'assumer le passé et de vivre le moment présent. Seul, dans le petit bureau aménagé dans son appartement, il a enfin décidé de vivre une journée de plus. Mais pourquoi ? Pour effacer les erreurs du passé, les lacunes de son éducation, les erreurs stratégiques face aux hasards du marché concurrentiel ? Non. Tout retour en arrière est impossible, sauf au cinéma.

" Pourquoi vivre une journée de plus ? Comment accepter le changement important qui vient de se produire dans ma carrière, dans ma vie ? Parce que, aujourd'hui, j'existe. Et que je veux vivre maintenant ce que je vis à l'instant. Parce que si j'existe encore, c'est que le sang coule encore dans mes veines et que je peux décider d'organiser mes pensées dans mon cerveau, parce je peux encore décider d'ouvrir ou de fermer ma main, parce que je sens qu'à l'intérieur de moi-même monte encore l'exigence de l'action à faire. Seul et démuni, je choisis de terminer ma vie en abandonnant la partie ou je décide de vivre en agissant, en entreprenant encore."

Pour s'adapter au changement, quel qu'il soit, il faut d'abord accepter d'oublier le passé, de se pardonner ses propres erreurs et aussi les erreurs des autres. Cela demande un effort de renoncement à la mesquinerie, à la jalousie, à l'orgueil.

Ensuite il faut accepter avec humilité de reconnaître ses propres forces d'être humain : sa capacité d'observer, d'écouter, de parler et d'agir, de s'adapter aux circonstances, à l'environnement, aux autres, qui seront toujours changeants de jour en jour.

Enfin, s'adapter au changement exige qu'on donne un sens essentiel à sa vie d'être humain. Un sens, une mission, une croyance, une foi, une vision du monde, ou un absolu qui éclaire, qui motive et qui rende cohérentes chacune de nos petites décisions quotidiennes.

" Et la seule chose qui reste quand le reste n'a plus de sens, c'est peut-être le regard de respect que j'accepte de porter sur moi-même, le regard de respect que je porte sur l'autre être humain...

Et petit à petit je redécouvre la passion, le rêve et la folie, l'intimité avec moi-même dans le moment présent et, avec l'autre, l'engagement dans la simple poignée de main. Je redécouvre l'amour. Je réussis ma vie."


©Albert Davoine : LR1991-04

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