Quelle grand-mère voulez-vous être ?

Dans ta dernière lettre, chère Sophie, tu me faisais part de ton inquiétude face à ton choix de carrière, et tu terminais en sollicitant mon avis.

Socrate aurait conseillé à ses disciples de passer l'épreuve des trois questions avant de parler :

  1. Mes paroles sont-elles vraies ?
  2. Sont-elles aimables ?
  3. Sont-elles utiles ?

C'est donc avec prudence, amabilité et simplicité que je t'écris aujourd'hui, comme si je répondais à l'élève qui m'honore de sa confiance, en frappant à la porte de mon bureau pour me demander conseil.

Bien sûr, j'aurais préféré écouter d'abord ta voix, et lire dans ton regard ton inquiétude, ton hésitation, mais aussi tes espoirs et tes rêves.

Parce que tout projet humain naît d'un rêve. Ce que les humains appellent la réussite de leur vie tient d'abord à leur vision d'eux-mêmes, ensuite à leur connaissance d'eux-mêmes et enfin à leur engagement.

Rêver. Voir en fermant les yeux. Percevoir la lumière, une image éclairante de soi, des autres et du monde, qui nous mette l'eau à la bouche, qui nous fasse frémir de joie, ou qui nous apaise au plus profond de notre être. Quelque chose qui nous interpelle et nous appelle, et fasse naître l'espoir.

A une jeune universitaire qui me demandait quelle orientation donner à ses études et à sa carrière, j'ai déjà répondu ceci : " Quelle grand-mère voulez-vous être ? Fermez les yeux. Comment vous voyez-vous dans cinquante ans ? Où êtes-vous ? Comment êtes-vous assise, habillée ? Que racontez-vous à vos petits-enfants ? "

Dans notre société occidentale, nous n'accordons plus beaucoup d'importance au rêve ni à l'intuition. Nous nous méfions des prophètes et des poètes, et nous préférons nous en remettre aux économistes, aux statisticiens et aux psychotechniciens. Et pourtant, les grandes découvertes scientifiques sont souvent le fruit de l'intuition d'un homme qui avait la folie (ou la sagesse) de tout remettre en question, ou de perdre son temps sur un détail apparemment insignifiant. Le poète à cet égard nourrit souvent l'ingénieur.

Quel genre de grand-mère veux-tu être, Sophie ?

Le chemin d'accès à l'intuition, celui qui mène à cette vision éclairante qui jaillit du plus profond de soi, ce n'est pas une voie facile. Il nous faut suivre trois étapes exigeantes : la rupture, la faim et le rendez-vous.

La première étape est celle de la rupture. L'humain qui veut voir clair doit rester seul, faire silence et fermer les yeux. Il nous faut rompre avec le quotidien. Une heure, un jour, une semaine ou un mois, ce n'est pas une question de durée, c'est une question de profondeur. Pour pouvoir s'ouvrir aux autres et au monde, il nous faut d'abord pouvoir rester seul. Faire taire le tumulte de nos pensées, le besoin pressant d'agir, le va-et-vient constant de nos distractions.

Il doit bien y avoir quelque part une chambre, un grenier, un parc, un monastère ou tu peux te retrouver seule, en silence, en rupture, le temps de te libérer et de laisser s'annoncer la deuxième étape du chemin : la faim.

La faim est ce désir profond d'être qui nous habite quand nous avons réussi à faire taire en nous la soif pressante d'agir et de changer. Ce désir d'être nous-mêmes rend disponible, prêt à savourer les sons, les goûts et les parfums subtils qui nous entourent dans la nature.

Disponible aussi pour accueillir le regard de bienveillance que nous pouvons porter alors sur nous-mêmes, et qui nous révèle notre vraie nature. Au fond, qu'est-ce qui me fait vraiment plaisir, qu'est-ce qui me rend heureuse ?

Un ami, chef d'entreprise, était venu me voir parce qu'il désirait vendre son affaire et changer de carrière à trente-cinq ans. Il avait relu une de ses rédactions écrite à l'âge de dix ans dans laquelle il disait vouloir devenir travailleur social. Mais il est devenu ingénieur et patron.

Alors, je lui ai fait raconter dans le détail comment il distribuait les chèques de paie à ses ouvriers le jeudi : il les reçoit individuellement dans son bureau, s'assied à côté d'eux, les remercie du travail accompli, et ils discutent quelques minutes en privé. Chaque matin, il traverse l'atelier et s'arrête auprès de chacun.

En se racontant, mon ami a vu clairement qu'il était devenu le travailleur social de son usine.

On n'échappe pas à son destin. Notre destin est dans notre inconscient. A nous de laisser émerger notre profond désir d'être et de rester nous-mêmes. Il y a trente-six façons d'être ingénieur : en plus de l'ingénieur-social il y a l'ingénieur-chercheur, l'ingénieur-poète, l'ingénieur-constructeur, l'ingénieur-créateur, l'ingénieur-organisateur, l'ingénieur-politique, l'ingénieur-bricoleur... Et on peut dire la même chose des avocats, des médecins, des plombiers, des policiers et des comptables...

Il nous faut distinguer la destinée, la mission et l'occupation. L'occupation est une question d'opportunités et de circonstances. Notre mission nous engage à mettre en jeu toutes nos compétences personnelles et professionnelles en vue du service particulier que nous sommes appelés à rendre à l'humanité.

Notre destin reflète nos plus profondes valeurs et il ne se révèle à nous qu'a posteriori par l'accomplissement de nos petits gestes quotidiens. Nous sommes tous et toutes destinées à aimer et à servir les autres, mais chacun à notre façon, sur la route que nous aurons choisie, plus ou mois par hasard. Ce qui amène le sage oriental à dire : Ton chemin est sous tes pas ! L'homme ne peut pas savoir où il s'en va sans y avoir été.

La troisième phase de notre chemin vers l'intuition est le rendez-vous.

Bien que déjà évoquée ci-dessus, cette étape est celle de l'engagement. Nous mettons en gage nos talents. La rupture et le silence nous ont conduit à la disponibilité. L'accueil a fait naître le désir d'être soi. Et cette faim nous pousse maintenant à nous rendre présent au rendez-vous avec l'autre, l'humain proche de nous.

Ce qui nous a été révélé sur nous-mêmes ne peut plus dès lors être caché, inutilisé. Nous devons nous engager à contribuer au mieux-être de la société en étant présent au rendez-vous avec notre bagage de compétences mais aussi et surtout avec notre propre et unique façon d'être et d'aimer.

Un de mes amis, expert-comptable et contrôleur d'entreprise, s'était fait déranger au bureau par un appel de la servante à la maison : l'aspirateur était brisé, elle ne pouvait plus faire le ménage. Elle était au désespoir. Cette brave femme passe sa vie à nettoyer et à faire reluire les maisons des autres. Travail insignifiant ? Pas pour elle ! Mon contrôleur aurait pu lui donner une journée de congé ou lui dire de faire autre chose. Mais c'est un homme qui respecte profondément le travail des autres employés de l'usine et qui cherche à donner du sens à leur travail quotidien. Il s'est levé, a pris son auto, et il est allé acheter un autre aspirateur à la servante. En le voyant arriver, pour elle, c'était l'extase, m'a-t-il raconté. L'importance de son travail avait été reconnue par son patron, non pas seulement par des paroles, mais par un geste. La vérité de notre engagement à vivre nos valeurs se trouve dans les petits gestes, apparemment insignifiants, que nous accomplissons quotidiennement.

Rêver, voir l'avenir en fermant les yeux, se connaître soi-même assez pour se sentir compétent et aussi indulgent envers nous-mêmes, et enfin s'engager à respecter, à aider et à aimer les autres en étant présent de notre seule et unique manière, voilà le chemin principal.

Les choix d'un programme de cours se fait ensuite avec beaucoup moins d'anxiété. Cela devient une question d'intérêt pour des contenus théoriques ou pour des méthodes d'apprentissage. La carrière ensuite est souvent une suite d'opportunités et de circonstances pour lesquelles on a développé la faculté de s'adapter.

Finalement il nous faut avoir les connaissances qu'on a le goût d'étudier, faire ensuite ce qu'on a le talent pour accomplir, et être enfin ce que nous cherchons à devenir.

Merci de m'avoir lu jusqu'ici. Et dis-toi bien, Sophie, que tu n'es pas seule dans cette aventure. Il y a autour de toi bien des humains qui sont prêts à t'écouter, et qui te regardent grandir avec bienveillance et avec respect.


© Albert Davoine, LR-1998-06

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