Gérer l'intangible

Gérer l'intangible! C'est devenu le nouveau leitmotiv des penseurs parfois dissidents de nos grandes écoles d'administration et de certains cabinets de conseillers en gestion. Dans cette optique, le gestionnaire devient un générateur de valeurs et un catalyseur de forces vives de l'entreprise. Ses axes d'intervention sont l'identification des consensus, le renforcement des valeurs partagées, l'information, la formation et la concrétisation. Comme c'est bien dit. Bien. Très bien.

Ce qui me fait un peu sourciller quand on me parle de gestion de l'intangible, c'est qu'on ne peut pas mettre le doigt dessus car c'est intangible. Nos excellents ingénieurs, comptables, administrateurs et self-made-men sont habitués à diriger et à travailler avec des réalités plus concrètes, mesurables. Mais face aux défis majeurs actuels de nos entreprises et de notre système économique : le sens du développement, le respect de l'humain et de sa planète, la survie à court terme et la vie à long terme, nos esprits rationnels individualistes se retrouvent souvent bredouilles.

Gérer, c'est essentiellement prévoir, organiser et contrôler. Comment donc pré-voir sans vision ? Toutes nos planifications stratégiques et tous nos modèles prévisionnels à régressions multiples ou lissages exponentiels ne remplaceront jamais la passion, le rêve, le grain de folie qui met le feu aux poudres de la réussite. Mais le rêve, c'est intangible...

Gérer c'est aussi organiser. C'est savoir observer, reconnaître, accepter ce qui en nous et chez les autres constitue un talent, un potentiel, une richesse, une différence créatrice. L'art du chef organisateur, c'est de découvrir et de ramasser tous ces ingrédients éparpillés pour les faire mijoter et bouillir ensemble dans un délicieux potage, nourrissant pour le client, le public, la société.

Dans quel poste du bilan de la compagnie le potentiel de nos collaborateurs est-il comptabilisé ? A quel taux le fisc accepterait-il que nous amortissions annuellement ces ressources humaines ? Il faudrait sans doute inventer une dépréciation négative puisque, paradoxalement, ces ressources prennent de la valeur chaque année dans les entreprises qui savent les exploiter... Ce n'est pas très rationnel tout cela... On joue avec les mots...

Soyons sérieux ! Gérer c'est contrôler. Depuis le quatorzième siècle, contrôler signifie vérifier ce qui est écrit à gauche et à droite sur un rouleau de parchemin, au débit et au crédit. C'est voir si ce qu'on écrit de la main gauche se traduit par un geste vrai de la main droite. Et pour ce faire, le chef doit avoir deux yeux et deux oreilles et s'en servir en même temps. Autrement dit, le chef doit être présent.

 

Mon père, un vieux colonel philosophe qui avait pu observer à peu près toutes les couleurs des tenues de camouflage dans sa vie, me disait encore : " Un chef ne fait rien, mais il se lève tôt pour le faire ! " L'horloge pointeuse à l'entrée du bureau ou de l'usine peut-elle nous fournir des statistiques sur la présence d'esprit ? Non, c'est intangible, monsieur le contrôleur...

Alors donc, comment gérer l'intangible ? Comment prévoir, organiser et contrôler l'imprévisible, l'éparpillé et l'insaisissable ? Prévoir, organiser, contrôler, c'est connu, on sait comment faire. Mais l'intangible ? Connais pas !

Je me suis risqué à donner une " définition " de l'intangible. L'intangible, ne serait-ce pas ce qui nous touche le plus ? Ce qui remue les cellules grises de notre cerveau, le sang dans notre cœur et le fibres de nos muscles et de nos tripes ? Pour pouvoir gérer l'intangible, le chef ne devrait-il pas lui-même être touché ?

Pour pouvoir voir, écouter, toucher du doigt et mettre la main à la pâte, le chef ne devrait-il pas être un être humain, comme les autres, avec les autres, et au service des autres ? Et pourquoi pas ?


©Albert Davoine : LR1992-03

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