Le mirage du changement

Le changement est une évidence.
Les évidences sont souvent trompeuses.
Le changement serait-il un mirage ?

Il est vrai que tout change autour de nous : les enfants grandissent, la ville se transforme et les Russes boivent du Pepsi. Et dans nos entreprises, un vent continental souffle l'inspiration de cette fin de siècle : la mondialisation et le développement des ressources humaines.

Ouvrons n'importe quelle revue économique, c'est écrit noir sur blanc : les entreprises performantes des prochaines années seront celles qui auront misé sur leur capital ambulant. Alors tout le monde et son père accourt pour ne pas manquer le bateau. On achète donc tout ce qui passe, pour être le premier servi, pour ne pas manquer de stock, aussi pour rattraper le temps perdu. Certains achètent clés-en-mains, d'autres préfèrent le kit do-it-yourself .

On achète des cours, des consultants, de la qualité totale, du just-in-time, le modèle scandinave, la solution japonaise, le stress dans la joie, la créativité zen, et un raton laveur, dirait Prévert.

Nous avons l'air de prendre à la légère toutes les approches, les techniques, les stratégies de gestion du changement qui se sont savamment développées au cours des dernières années. En fait, nous respectons et admirons tous ces gens qui consacrent leurs énergies au mieux-être des autres. Ce qui nous fait hocher la tête, ce sont les premiers mots du paragraphe précédent : on achète.

Nous sommes inévitablement portés à gérer le changement selon nos valeurs profondes et, dans notre culture, nous fonctionnons plus souvent sur le mode avoir que sur le mode être. Sommes-nous en santé parce que nous achetons des médicaments ? Nous avons acheté une panoplie d'ordinateurs dans la compagnie. Sommes-nous informatisés ? Nous nous sommes dotés d'un département de service à la clientèle. Le client est-il servi ?

Or le changement est une aventure. Pas plus que nous ne savons où la mort nous conduira, nous ne savons de quoi demain sera fait. Gourous, boules de cristal, études prospectives et plans de développement peuvent soulager temporairement ou étouffer nos anxiétés. Il n'en reste pas moins vrai qu'il arrive un temps ou nous devons prendre seul, tout seul, la décision de faire un pas dans le désert qui se trouve devant nous.

Et tout changement nous amène au bord de l'inconnu, de l'imprévisible, devant une ligne d'horizon qui fuit devant nous. Il nous faut abandonner ce que nous avons pour devenir ce que nous sommes.

C'est difficile. Nous avons accumulé laborieusement croyances, diplômes, richesses et honneurs pendant nombre d'années pour nous faire une place au soleil, pour nous sécuriser. Et voilà qu'à vingt ans, quarante ans, ou soixante ans, il nous faut repartir, poussés encore par cette curieuse anxiété oubliée qui nous ramène vers un ailleurs, vers un autrement, vers un avenir.

Comment nous sécuriser sans regarder en arrière ? Seule l'espérance de ne pas être seul peut nous faire avancer d'un pas. Et c'est là qu'on aspire à se retrouver, à partager et à travailler en couple, en équipe, en entreprise. Mais avant de rencontrer des compagnons de route, il faut s'engager sur la route, seul.

La condition essentielle à tout changement est la recherche de la vérité, et l'acceptation du risque de la solitude. Aucun changement ne s'accommode du moindre mensonge. Ou alors, nous courons vers les mirages dans le désert, nous achetons du cinéma.


©Albert Davoine : LR1990-05

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