Qualité totale et qualité humaine

Marcher vers un idéal, c'est déjà le réaliser. Ceux qui ont déjà atteint la perfection sont morts, au sens propre ou au sens figuré. Comme le doute est souvent plus sincère et plus près de la vérité que " la vraie foi ". Croyances et mythes sont les mirages de ceux et celles qui y courent tête baissée, anxieux d'atteindre enfin la solution finale, le remède miracle, la réponse totale.

La passion de l'excellence, la qualité totale et le management nouveau, comme bien des vins du même cru, ne sont souvent que d'horribles piquettes à la mode qui ne durent qu'une saison. Pourquoi tant de fruits secs et tant d'efforts gâchés ?

L'humain est fait pour apprendre, jour après jour, génération après génération. Et il en va de même dans nos entreprises où nous essayons souvent de court-circuiter le temps. Les court-circuits provoquent des surcharges électriques, des brûlures et des incendies. Reprenons donc l'exercice d'apprentissage au début.

Apprendre, c'est d'abord observer, écouter. Regardons-nous ramasser un papier qui traîne, disposer des dossiers sur notre bureau, répondre à un employé. Nos habitudes révèlent nos attitudes profondes face au matériel, à la logique d'action, à l'altruisme. Avons-nous réussi à développer chez nous cette conscience qui nous permet de regarder les gens et les choses avec un œil présent et différent ? Gardons-nous cet autre œil ouvert sur nous-mêmes, attentif à nos réactions, un œil critique de notre propre façon de voir, braqué sur notre objectif, sur notre idéal ?

Ensuite, apprendre c'est comprendre. Comprenons-nous vraiment que l'excellence n'est que le fruit de l'arbre mûr, bien enraciné, libre de s'épanouir au soleil ? La réalisation de soi est un besoin qui n'apparaît qu'une fois que l'être humain est devenu responsable, autonome. Et que ce stade de développement de la personne ne s'atteint qu'avec le temps, après avoir franchi successivement les étapes de la survie, de la sécurité, de l'appartenance au groupe et de la fierté de son identité.

En effet, la réalisation de soi, la créativité et la générosité n'éclosent, chez l'individu ou dans une société, que lorsque les peurs et la clameurs se sont tues. L'histoire des peuples, et notre histoire personnelle, devrait nous avoir appris qu'on ne court-circuite pas le développement, la croissance. Il n'y a qu'une façon de travailler avec le temps : c'est de s'en faire un allié, car le temps ne se laisse pas gérer, imposer ni contrôler. On ne peut forcer les autres à mûrir plus vite. Tout ce que nous pouvons faire, c'est leur donner la terre, un peu d'eau, et nous effacer pour ne pas leur cacher le soleil.

Enfin, apprendre c'est réfléchir, juger, évaluer. Quel est le sens des nouvelles valeurs que nous tentons d'insuffler dans le mode de vie de nos semblables ? Les nouvelles pratiques d'excellence que nous voudrions bien voir s'exercer au quotidien dans notre entreprise correspondent-elles à nos valeurs fondamentales personnelles ? Si les autres doivent apprendre par l'expérience, nous ne pouvons, de notre côté, leur enseigner que par l'exemple. C'est la vérité de notre exemple qu'ils vont évaluer à sa juste valeur avant de l'adopter librement.

 

En tant que chef d'entreprise, de quel droit générons-nous des changements de société si ce n'est pas pour le bien des autres, pour des finalités qui conviennent à l'humanité, dans l'humilité du renoncement au gaspillage, à la gloriole, à la domination ? Renoncer même finalement au pouvoir pour nous amener à assurer la relève, pour aider les autres à apprendre... Apprendre quoi ? À respecter, et à tendre passionnément, en humains autonomes et responsables, vers le beau, le bien, le vrai.

Avant de marcher vers l'excellence, d'entreprendre cette aventure qu'est la traversée d'un désert inconnu bordé de mirages, le chef de la caravane a-t-il repéré l'inaccessible étoile du berger ?


©Albert Davoine : LR1990-10

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