Ramer dans la galère

Jeudi matin, nous discutions, mon cher Robert, des effets d'une longue semaine de corrections de travaux de fin de session sur le moral du professeur. Ce dernier, passés les rares moments de pure exaltation à la lecture de certaines œuvres, se demandait, en considérant d'autres productions anémiques ou bizarres, s'il avait enseigné quelque chose à quelqu'un durant les quinze dernières semaines, ou s'il avait fait le mauvais rêve de se trouver en classe, vox clamans in deserto.

À la suite de quoi le professeur se posait la question :

" Que diable suis-je venu faire dans cette galère ? "

La réponse du maître à cette douloureuse interrogation vint en un mot : " Ramer ! "

En effet, que pourrait-on bien faire d'autre dans une galère ?

Ramer, pour avancer d'une brasse dans l'inconnu, et repousser les frontières du savoir.

Pourquoi ? Parce qu'il n'est pas indifférent pour l'être humain de connaître ou d'ignorer.

S'il existe un sens à l'augmentation de l'entropie dans l'univers, à la croissance de la complexité du vivant, à l'apparente globalisation du chaos, c'est peut-être pour permettre l'éclosion de la liberté. Tous les systèmes mis en place par l'homme pour dominer l'homme, s'accompagnent à la fois d'une pensée unique simplificatrice et d'une vision manichéenne offrant peu de choix entre le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le laid, comme si, face aux incertitudes de l'ADN, on préférait la stabilité de l'atome de fer.

Non, ni le père, ni le professeur, n'engendrent d'enfants pour les laisser idiots et serviles. La mission du résistant est de saboter, à chaque époque de l'humanité, c'est-à-dire aujourd'hui, les installations périclitantes des totalitarismes de tout acabit. L'ignorance et l'embrigadement de la connaissance sont autant de contraintes desquelles l'homme doit s'affranchir, pour jouer son rôle dans ce qui semble être le scénario de l'univers, c'est-à-dire l'évolution imprévisible et féconde, dialoguant entre l'ordre et le désordre.

Mais alors, de quel droit peut-on imposer la connaissance à l'autre ?

Parce que l'autre, pour être libre de choisir de rester ignorant, doit avoir goûté à satiété du savoir.

Quand Eschoua ben Iossouf, le fils du charpentier de Nazareth, disait : " Heureux les pauvres ! ", il parlait des riches qui ont choisi de vivre dans l'esprit de la pauvreté, et non pas des deux tiers de l'humanité que l'on maintient dans la misère et l'analphabétisme. Autrement dit, si mon enfant veut choisir d'être abruti, il en décidera en connaissance de cause, à sa majorité. Enseigner, c'est semer des graines de liberté, en espérant qu'elles germent... Mais un petit coup de pouce pour les enfoncer dans le sol ne peut pas nuire.

Cher Robert, tu es un vrai pédagogue, comme ce serviteur, dévoué et effacé, qui conduisait l'enfant sur le chemin de l'école de la vie.


© Albert Davoine, LR-1998-12

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