Le secret du résistant

Tout ce que tu peux désirer à quatre-vingt quatre ans, cher Oscar, je te le souhaite avec toute l'affection débordante de reconnaissance et de respect qu'un fils peut éprouver pour un père spirituel.

Je m'étais bien promis de t'écrire plus tôt, à la suite de nos deux belles rencontres de juillet. Mais j'ai passé les quatre derniers mois à m'occuper de choses routinières. Les quelques temps d'arrêt que je me suis octroyés étaient comme des temps morts, vides, durant lesquels je ballottais entre le vertige face à l'immensité de la tâche d'humanisation qu'il reste à accomplir sur cette planète, et le sentiment d'impuissance à préciser ma mission, en passant parfois par la révolte et le besoin pressant de détruire le mal par le mal.

A une de mes amies qui voulait extirper ses anxiétés et ses souffrances, j'avais répondu que c'était là une chose impossible et qu'il valait mieux apprendre à vivre avec son mal et apprivoiser son angoisse. J'essaye depuis longtemps d'appliquer chez moi les leçons que je donne aux autres, mais mon instinct paternel me fait encore serrer les dents et les poings quand le mal s'attaque à l'autre être humain qu'il soit enfant maltraité ou vieillard abandonné, expatrié d'Afrique ou chômeur des Amériques...

Je m'adresse donc aujourd'hui à mon ami Oscar, le résistant belge, celui qui porte encore au ventre la blessure de guerre et la preuve de son courage. Et je demande à mon ami comment on livre bataille? Peut-être la dernière bataille?

Faut-il un plan pour vaincre, ou doit-on s'engager au hasard des chemins pour déjouer l'adversaire et faire passer le fugitif en zone libre? Peut-on tuer, détruire, et quelle arme choisir? La colère ou l'insulte? La parole ou l'action? Le silence ou le sabotage?

L'ennemi devant nous est un homme puissant : c'est un chef imbécile, un politicien corrompu, un escroc du pouvoir, un voleur de consciences, un spéculateur égoïste... Et c'est aussi un être humain. À ce titre, il ou elle a droit à mon respect, à ma patience et à ma tolérance. Jusqu'à quelle limite?

Être résistant, est-ce renoncer à porter l'uniforme, et lutter en civil pour se perdre anonyme dans la foule? Est-ce attendre en silence, au détour du chemin, l'occasion d'agir en espérant que d'autres soient à l'affût ailleurs, déterminés et dispersés dans le monde?

Oscar, il y a maintenant plus de cinquante ans que tu n'as plus pris les armes pour libérer le pays de l'envahisseur. Mais depuis ce temps de feu et de sang, tu n'as pas capitulé un seul jour devant les ravages de la bêtise et de la méchanceté humaines.

 

Entre-temps, le raciste est redevenu sympathique, le politicailleur est devenu correct, les tentacules du bureaucrate se sont camouflées dans le décor de la démocratie, la richesse étalée des millionnaires passe pour le symbole de la liberté, et on combat la pauvreté en s'attaquant aux pauvres...

Oscar, mon ami, avant d'être pris dans un dernier guet-apens, avant de te taire, de déposer les armes et de partir pour aller voir ailleurs si l'Autre existe encore, avant de mourir au champ d'honneur, dis-moi, je t'en prie, le secret du résistant! Pour que je poursuive la lutte et que j'enseigne comment se battre à mes enfants, à mes élèves, à mes amis.

Lorsque j'avais vingt ans, et que tu avais mon âge, tu m'écrivais : "attendre la mort est une tâche d'homme, comme à vingt ans on attend une lettre d'amour". En embuscade, le résistant attend encore un message d'amour.

J'attends ta réponse, cher Oscar, et je te souhaite un heureux anniversaire !


© Albert Davoine, LR-1996-12

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