La survie du pouvoir

            Qu'elle soit publique ou privée, petite ou grande, l'entre­prise n'est parfois plus qu'un radeau de survie, dérivant au jour le jour sans gouvernail. Tantôt ce n'est plus qu'un bastion barricadé dans son autocratie ou sa bureaucratie. Dans cette boîte presque inhumaine, des êtres toujours vivants y cherchent, parfois déses­pérément et souvent secrètement, un sens à leur travail. Ils espèrent retrouver le plaisir de diriger, de créer, de produire, de distribuer et de servir. 

            Le pouvoir, cette capacité de l'être humain à gérer le changement, le pouvoir, semble être devenu presque impossible à exercer. Techniqueme­nt, administrativement, socialement, nous savons comment réussir, nous le prouvons chaque jour. Mais la réussite d'une vie de dirigeant d'entreprise ne se limite pas à la productivité, au contrôle et au prestige. La vie d'un être humain est plus riche encore que tout cela, mais cette richesse là est constituée d'objets intangibles, de mille et une petites choses qu'on ne peut pas encaisser, numéroter, mettre en banque. 

            Et c'est pourtant l'attitude du chef face à ces aspects intangi­bles et la manière dont il traite ces réalités profondé­ment humaines de la vie, qui font toute la différence entre une entreprise efficace, motivante et créatrice et un monstre érigé en système rigide, envahissant et dévorant. Et les chefs, incapables de gérer les changements, frustrés de leur raison d'être, souffrent d'un appétit com­pulsif de pouvoir, d'argent ou de gloire. Ils luttent pour leur propre survie. Mais l'entreprise n'est pas faite pour survivre, elle est faite pour vivre.

            Le chef doit donner le ton, le rythme et le sens de la marche. L'exemple et le modèle doivent être alléchants pour que l'équipage ait le goût d'emboîter le pas. Le chef heureux génère l'espoir. Et l'espoir fait vivre. 

            Mais le bonheur ne se trouve pas sur le papier, il faut prendre le risque d'aller le rechercher soi-même dans la vie  quotidienne. Pour être heureux, l'homme a besoin d'amitié et le chef n'échap­pe pas à cette condition humaine. La solitude du pouvoir, l'anxiété qui nous habite et qui nous replie dans notre carapace de dirigeant, ces états d'âme ne se partagent pas facile­ment car notre image risquerait d'en souffrir. 

            Le partage amical des choses de la vie, même s'il se fait discrètement par l'intermédiaire anonyme d'un livre, permet de briser cette solitude, de se rassurer et de reprendre confiance en soi. Suite à une rencontre avec un ami ou à une bonne lecture tranquille, les décisions complexes, diffici­les à prendre, deviennent souvent plus claires et la tension inté­rieure se dissipe pour faire un peu de place à la sérénité. 

            Nous ne pouvons donner que ce que nous avons reçu nous-même. Nous avons reçu, écouté attentivement et avec bienveil­lance au cours des vingt-cinq dernières années, les confidences de nom­breux dirigeants et dirigeantes et, sans trahir de secrets personnels, nous partage­rons cette écoute avec nos lecteurs. Grâce à l'écoute attentive des autres, on apprend aussi à s'écouter soi-même, à mieux se comprendre et à diriger autrement.


©Albert Davoine : LR1992-12

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