Reprendre la maçonnerie ou le tricot ?

Dans ta dernière lettre électronique, chère Marcelle, tu me disais ton désarroi devant l'effondrement de l'édifice familial que vous aviez patiemment construit en couple depuis tant d'années. Le mur solidement édifié s'effrite, parce qu'une ou plusieurs briques se détachent et affaiblissent l'assemblage... Les enfants divorcent...

Tu restes, dis-tu, avec ton mari à la base de cette construction humaine, et vous supportez, épuisés, le fardeau des générations montantes qui s'accumulent comme autant de rangées de pierres vivantes.

Vous êtes angoissés, parce que vous ressentez, comme les fondations, les vibrations au sommet et la menace d'écroulement...

C'est avec ces images et ces mots que tu me décris ton déchirement.

Bien sûr, comme tu le dis, je ne peux pas faire grand chose d'autre que t'écouter...

Mais je connais aussi la tempête qui fait rage dans la tête et dans les tripes, quand il faut encore choisir entre s'accrocher ou renoncer, et que la question est : engagement ou démission.

J'aimerais quand même te proposer un temps d'arrêt dans la tourmente et une piste pour repartir.

Vois-tu, pour éloigner leurs peurs, les hommes ont de tout temps construit des murs :

Murailles de Chine contre les Mongols, Pyramides contre la Mort du Pharaon, Cathédrales contre l'Enfer et le Purgatoire, Donjons contre Dragons, et Petites Maisons dans la Prairie contre la pluie, le froid et les Apaches...

Nous avons aussi construit nos familles en protégeant nos enfants. Nos organisations sont restés pyramidales, nos églises aussi. Que les valeurs viennent d'en haut ou de la base, le mouvement reste vertical, polarisé : le bien et le mal sont définis comme des points cardinaux. Nos sociétés oscillent donc entre le dirigisme et l'anarchie, entre la vérité unique et l'éclatement moral.

Un ami astrophysicien m'a dit un jour qu'il n'était plus ridicule, pour un esprit scientifique et laïc, de penser que l'Univers pourrait être comme une énorme machine destinée à prendre conscience.

La mission de l'homme serait alors de prendre conscience de soi et, en prenant conscience de l'autre, de commencer par le respect, à construire un monde d'amour.

Et, puisque tu en parles, si Dieu existe, " il ne peut être qu'Amour, et ne me parlez pas d'autre chose ! " (comme dit François Varillon). Et si Dieu n'existe pas, il faut continuer à l'inventer, comme l'on fait les parents et les éducateurs depuis des millénaires, pour que les hommes croient en un idéal qui les mène sur le chemin de la dignité.

À chaque époque. des gens de bonne volonté ont cru bien faire en construisant des murailles, des pyramides, des églises, des tours et des édifices... et on va continuer encore pour quelques siècles...

Mais les biologistes, les informaticiens et les gestionnaires un tantinet métaphysiciens savent aussi que la vie se développe en réseau, de plus en plus complexe, depuis le début des temps...

Tu utilises Internet pour m'écrire. Tu dois savoir qu'à l'origine, cette organisation a été conçue par des militaires, en forme de toile d'araignée, pour maintenir à tout prix les communications entre eux en cas d'attaque nucléaire sur un ou plusieurs postes de commande stratégiques.

Pour développer la vie avec respect, et transmettre l'amour, il faut maintenir coûte que coûte la communication entre les humains. Cela peut se faire par la voie hiérarchique, linéaire, ou bien par le réseau parallèle, parfois secret et dissident.

Même au plus fort de la guerre chaude ou froide, même quand les relations diplomatiques sont rompues au plus fort de la crise, il y a toujours un messager secret, parfois même un mafioso, qui rétablit le contact. Dans notre propre cerveau, si un caillot endommage un site, des milliards de neurones se mettent à l'ouvrage pour tenter de rétablir les connexions afin que nous restions en vie et conscients.

Un réseau familial ne se compose pas seulement de parents et d'enfants. C'est une toile complexe que l'on tisse et répare chaque jour avec les grands parents, les oncles, les cousines, les amis, les petits-enfants, les voisines...

Chère Marcelle, nous sommes destinés à rester vivants et à développer notre conscience de l'autre par le respect et par l'amour. Et si la communication directe se fait mal, employons-nous alors à prendre le chemin détourné, le moins fréquenté.

Voilà pour le médium, le canal de communication. Maintenant quel sera le contenu un message ?

Sur la route du retour, moins fréquentée, dans la brume ou la poudrerie, nous rencontrons certains soirs un autre pèlerin, parfois un simple charpentier juif, qui nous amène regarder autrement, et nous redonne le courage de poursuivre notre chemin.

Le message est parfois dans le regard respectueux, dans le silence attentif, dans la présence disponible. C'est le message de l'être, c'est un message d'amour.

Comme parents et comme éducateurs, nous avons longtemps construit en agissant et en parlant, pour transmettre les valeurs humanisantes. Nous apprenons avec l'âge que l'écoute et la disponibilité peuvent avoir une portée aussi efficace que l'action et la parole.

Chère Marcelle, les grand-mères sont plus habiles à tricoter en silence ou en chantonnant qu'à maçonner des murs de briques. Remets-toi donc au tricot si la toile familiale perd une maille. Et dis-toi bien que tu as le droit de t'endormir aussi en paix sur ton ouvrage en te berçant...


©Albert Davoine. LR1999-03

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