Sous le signe du tramway

Mon signe du zodiaque, c'est le tramway numéro deux.

Il passait là, dans la rue du Chemin de fer, à midi moins dix, au moment même où je naquis. Cette masse métallique électrifiée a dû exercer sur moi un effet magnétique infiniment plus puissant que les planètes Vénus, Uranus et Pluton.

Je suis le rejeton d'une lignée de meneurs d'hommes : mon père était officier menant ses soldats en campagne. Mon grand-père était conducteur de tram : il menait les hommes à l'ouvrage le matin, et il les ramenait encore le soir à la maison. C'est ce grand-père qui m'amena un jour dans des lieux interdits au commun des mortels étrangers à la S.N.C.V., la Société Nationale des Chemins de fer Vicinaux.

Il y avait à la sortie du village une voie du tram qui descendait en tournant dans une tranchée pour aller se perdre plus loin, en ligne droite, dans la campagne. Un imposant panneau rouge avertissait solennellement tout mortel pédestre de ne jamais descendre ce chemin en fer.

Cette voie du tram, étroite, sinueuse et dangereuse, débouchant sur la plaine, a toujours exercé sur moi cette fascination des chemins interdits menant en solitaire à la liberté.

Après avoir couru en tous sens dans les rues du village, jouant à cache-cache ou au gendarme et au voleur, nous arrivons tous, un jour où l'autre, à nous arrêter au passage à niveau, au carrefour des chemins qui mènent un peu plus loin... Même celui qui ne sait pas lire déchiffre le panneau rouge.

Certains en restent là et retournent à leurs jeux avec, de temps en temps, un regard de désir et de crainte vers la voie du tramway. D'autres descendent par la voie étroite et vivent quelques moments d'anxiété avant de retrouver le terrain plat, dégagé jusqu'à l'horizon. Il y a là encore une autre plaine où l'on peut choisir de courir tous azimuts ou décider de continuer à marcher sur la voie.

Car au bout de cette voie, il y a ce point fascinant où les rails gauche et droit se rejoignent. Alors on se met à courir pour l'atteindre au plus vite, juste le temps qu'il faut pour apprendre que ce point idéal à l'horizon recule aussi vite qu'on se rapproche de lui.

Ce point idéal est essentiel pour canaliser nos énergies. Le karatéka qui brise une planche à main nue, vise mentalement un point imaginaire situé loin sous la planche et, de toutes ses forces, fait passer sa main à travers le bois.

Nombre d'entre nous, gens d'entreprise et meneurs d'hommes, visons la perfection. Mais nous manquons parfois de discernement en matière d'idéal et de but.

L'idéal fascine, attire, et nous le recherchons parfois sans nous fixer de buts. L'idéal nous entraîne comme le chant des sirènes. La course vers l'idéal épuise, déprime, fait douter de nos capacités et brûle ce qui reste d'énergie pour survivre.

Au contraire, la marche dans le sens de l'idéal, la poursuite des buts, jour après jour, nous renforce à chaque étape. Comme le machiniste du petit train, nous restons alors conscients des signaux sur la voie et nous prenons le temps de saluer le garde-barrière et de refaire le plein dans les petites gares, mesurant le chemin parcouru pour nous redonner confiance et repartir le lendemain.

Il faut se fixer un premier but, décider d'y aller, persévérer pour l'atteindre et s'arrêter à la première station. Parce que l'humain a besoin de voir, de toucher, et de dormir. Et l'on voit alors mieux, le lendemain, l'étape suivante. Et l'on ajuste mieux son rythme et sa façon de marcher vers la prochaine gare.

Prévoir et planifier, organiser et contrôler : nous connaissons tous le cycle de l'administration. Mais nous sommes des gens d'affaires, affairés. Nous planifions tout en une seule fois, pour nous perdre ensuite dans les ruelles de l'organisation, cherchant à tout contrôler. Nous retournons au village pour jouer comme les enfants.

Qui est donc le père, le grand-père, de notre entreprise ? Aurions-nous renoncé à notre paternité, par crainte d'amener nos fils et nos filles au bord du chemin interdit de la solitude, de l'autonomie et de la liberté ?

Le paternalisme, c'est tout le contraire de l'amour paternel qui est constitué de vision, de confiance et de renoncement.


©Albert Davoine : LR1990-04

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